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En vers et à contre-pied

(espace de création littéraire)

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Courts récits (atelier d'écriture)

Mardi 30 juin 2009 2 30 /06 /2009 16:09
Consigne d'écriture
Utiliser tous les mots suivants :

Pacte – flasque - terre-plein – flanquer –usine - rock and roll –fuite –épanoui – malodorant –grimacer –coquille – coulpe – vain – veule – vivre

Ces mots pourront être utilisés dans l’ordre comme dans le désordre, conjugués ou non, au pluriel comme au singulier.

Texte libre et sans contrainte.


 

Le diable s’habille en rock and roll.

 

 

Je ne me souviens plus si c’était un matin ou un soir. Peu importe. La mémoire a tendance à me jouer des tours à mon grand âge...  Je sais, en revanche, que le temps est venu de faire ma coulpe. J’ai gardé ce secret trop longtemps en moi et je ne quitterai pas ce monde sans laisser ce témoignage à qui tombera sur ces quelques lignes. Grâce à Dieu je manie encore le stylo avec dextérité. Certes, c’est la confession d’une pauvre femme avachie et veule qui s’abîme à longueur de journée sur les chaises poisseuses d’un asile de fous, mais c’est mon histoire, celle que l’on ne m’a pas laissé raconter durant ces longues années sous prétexte que je n’avais plus toute ma tête. Comment d’ailleurs garder sa tête lorsque l’on passe un pacte avec le diable en personne !

 

Les rails de chemin de fer qui jouxtaient l’usine désaffectée étaient mon terrain de jeux favori lorsque je n’étais encore qu’une enfant. En rentrant de l’école je passais un moment à jouer à l’élastique entre ces longs couloirs métalliques. Les autres gamins de mon âge ne m’approchaient jamais, ils avaient peur de moi... Déjà en ce temps là, je ne donnais pas cher de mon avenir dans une société qui d’emblée me punissait d’être une petite fille différente. Très timide et peu affable, sale et malodorante, je n’étais pas ce qu’on pourrait appeler une môme épanouie. Plutôt sauvageonne, les cheveux noir ébène toujours emmêlés, les habits crasseux. Lorsque je rentrais au camp où ma famille avait élu domicile sur le terre-plein abandonné gentiment « prêté » par la mairie aux gens du voyage, je ne recevais pas un accueil des plus empressés de la part des miens non plus. Parfois je me demandais si j’existais pour quelqu’un en ce bas monde, en dehors de mon institutrice, Mathilde, qui prenait le temps patiemment, de m’apprendre à lire et à écrire. C’est peut-être la seule qui croyait en moi et qui avait des desseins pour moi. Mais sûrement pas ceux qu’elle avait projetés..

 

Puis tout est allé très vite. Il y a eu d’abord ma fugue. Si tant est que l’on puisse parler d’une fugue ! J’avais tout de même vingt ans.... J’ai fui mon camp. Pour avoir rôdé quelque temps non loin de là, je peux vous dire que mon départ n’a fait verser aucune larme, bien au contraire. Un jour, ils sont même partis. Puis il ya eu le temps de la débrouille. Je vendais des paniers que je confectionnais moi-même et je sentais bien que l’on m’en achetait plus volontiers parce que je faisais peur que par nécessité ou par complaisance. Je vivais de petits riens, seule et finalement bien dans ma petite coquille. J’écrivais beaucoup, je décrivais. Leur vie. Leur routine. Leur stress. La façon dont pour moi ils passaient tous à côté de leur propre vie.

 

Et puis un jour j’ai vu arriver ce jeune homme sombre à l’allure rock and roll. Il était flanqué d’une drôle de guitare sans cordes qu’il portait comme un sac en bandoulière, et d’un énorme couteau à la ceinture, si luisant qu’il devait le polir et l’astiquer  tous les jours. J’ai compris très vite qu’il était redouté par les autres jeunes du village. Il semblait entendu d’avance que sa supériorité était incontestée. Il utilisait envers eux une familiarité protectrice et ô combien malsaine, basée uniquement sur la peur, grâce à laquelle il pouvait obtenir tout d’eux.

Il n’obtiendrait rien de moi, c’était clair. Après tout ce que j’avais vécu, j’étais aguerrie contre ce genre de personnage... Sauf qu’en réalité le pacte qu’il me proposa n’avait rien à voir avec ce que j’imaginais. Je me souviens encore de ses paroles tranchantes comme la lame de son couteau : « Si tu couches avec moi, tu auras mon respect et je te laisserai tranquille. A l’inverse, si tu refuses, je ferai de ta vie un véritable enfer »....  C’est comme cela que nous devinrent amants, un peu parce que j’étais seule et que je ne savais pas ce qu’était l’amour, un peu par peur de mourir sans le savoir et de finir mes jours seule. Je me demande finalement quel était le plus fou de nous deux...

 

Et puis mon ventre flasque a commencé à durcir puis à s’arrondir. J’ai accouché seule, à côté des rails du chemin de fer. Une petite fille. Je l’ai prénommée Mathilde, en souvenir de mon institutrice. Une adorable petite diablesse... Je me souviens encore de ce ravissant minois grimaçant... En la mettant au monde, j’ai rompu le pacte. Elle n’en faisait pas partie. Il n’en voulait pas.

 

Alors il l’a arrachée de mes entrailles et j’ai bien cru ne plus jamais la revoir. Ni lui, d’ailleurs. J’ai passé plusieurs mois à la chercher désespérément, du côté des églises des villages environnants car je savais qu’il l’avait déposée sur le parterre d’un de ces édifices. En vain.  La plupart des gens me tournaient le dos ou n’étaient guère bavards. J’ai erré... combien de temps, je ne peux le dire. Mais un jour ils m’ont trouvée au bord de la chaussée, sale, crasseuse, dégageant des odeurs nauséabondes, l’air totalement égaré, et m’ont internée. Je ne leur ai jamais parlé de mon passé, je suis restée prostrée et n’ai jamais plus ouvert la bouche. Jusqu’au jour où une  jolie jeune-fille, nouvellement engagée dans l’institution où je suis, ouvrit la porte de ma chambre – devrais-je dire ma cellule ? – pour m’apporter la médication douce du soir à laquelle je finissais par m’accoutumer. Elle avait les mêmes  traits fins du visage que moi et des cheveux ébène remontés en chignon d’où quelques mèches sauvages glissaient en désordre sur ses épaules... C’était elle. La ressemblance était frappante. Ma fille. Ma Mathilde. Je l’avais retrouvée enfin. Avec le temps, nous avons pris l’habitude de papoter quelques minutes en fin de soirée alors qu’elle m’administrait les soins mais jamais elle n’a fait mention de son passé.  Je voyais bien pourtant de la tristesse au fond de ses yeux et je sentais fortement que notre ressemblance la dérangeait. D’ailleurs tout le personnel se posait des questions devant la complicité qui nous unissait. Une connivence qui ne pouvait être que celle du sang. Elle comme moi avions choisi de ne pas briser ces instants d’affection par peur qu’un passé trop lourd ne vienne les ébranler. Mais au fond de nous, nous savions qu’un jour le diable, habillé en rock and roll, avait croisé notre chemin...

 

Aujourd’hui, elle a quitté son travail pour se marier, mais ne rate jamais une occasion de venir me saluer...

Cette histoire peut vous paraître insensée, mais quand vous vous êtes livré un jour corps et âme au diable, il faut savoir se contenter de ces petits bonheurs et faire table rase de son passé.

 


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Communauté : LA PLUME D'ECRIVAINS - Publié dans : Courts récits (atelier d'écriture)
Lundi 1 juin 2009 1 01 /06 /2009 17:16

Texte écrit sur la consigne suivante (Ecriture Créative) :

Regarder à la fenêtre comme se regarder soi-même. Voir le monde non pas tel qu'il est mais tel que l'homme le saisit...

 « Par la fenêtre nous prenons des nouvelles du monde. Mais ouvrir une fenêtre, c'est non seulement s'ouvrir au monde, y plonger par le regard, c'est aussi le faire entrer, élargir notre propre horizon. Jadis, la fenêtre, via la peinture, a dessiné les territoires du monde, métamorphosant dans son cadre le pays en paysage. On a cependant négligé que cette fenêtre qui ouvre sur l'extérieur trace aussi la limite de notre propre territoire, qu'elle dessine le cadre d'un « chez soi ». Gérard Wajcman

Ecriture Créative vous suggère d'utiliser ce thème de la fenêtre comme lieu de passage de l'intérieur (ce que l'on voit chez soi, ce que l'on pense, ce à quoi l'on rêve...)  à l'extérieur (le spectacle que vous observez, l'évasion de votre esprit) et réciproquement... Votre texte devra passer d'un univers à l'autre à plusieurs reprises et vous refermerez votre fenêtre par «Ce qu'on voit au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie. » . (Baudelaire, Le Spleen de Paris 1863).



 

L’oiseau liberté

 

J’ouvre la fenêtre sur le grand fleuve qui serpente à travers la ville. L’air frais du matin réveille un à un mes membres encore engourdis. Quelques frissons, la sensation d’être en vie. Un tressaillement. L’espoir, dessiné par cet oiseau qui virevolte dans les airs. Une nouvelle journée, un nouveau départ. Qui sait ?

 

Un bruit derrière la porte de ma chambre. Je me retourne. L’oiseau disparaît de mon champ et le fleuve déjà s’endort sous la brume.

 

Il est derrière la porte. Je sens son odeur, j’entends son râle. J’entrevois une ombre. Il va recommencer. Je ne bouge plus. Je suis figée. Sclérosée dans mon existence. Pétrifiée dans ma peur. Mon esprit s’évade. L’oiseau géant se pose finalement sur ma fenêtre et m’offre un aller-simple pour la vie. J’hésite. Un instant se passe. Il bat frénétiquement des ailes comme pour m’inviter à partir avec lui. Rester ou fuir. Toujours la même question. Les mêmes doutes. Chaque matin en ouvrant ma fenêtre. Je voudrais crier, lui dire qu’à moi aussi, elle me manque. Que me faire du mal ne la fera pas revenir. Elle m’a donné la vie et je l’ai tuée. Mais je n’avais rien demandé. Je voudrais qu’elle soit là, qu’on soit tous les trois. Qu’elle me dise ce que je dois faire. Comment je peux le sauver, nous sauver ?

 

L’oiseau m’observe. Son regard est humain. Ses traits adoucis. Ce pourrait être elle. Douce, souriante comme dans mes rêves. La douceur contre la brutalité. La prison contre la Liberté. Il n’y a qu’une fenêtre à franchir. Et l’espace pour m’accueillir. Là, je m’envolerais vers un nouvel horizon, me poserais sur des monts sauvages et parfumés, j’irais cueillir les baies, m’enivrerais des parfums printaniers, et qui sait, peut-être je la retrouverais...

 

Des pas. Il s’en va. Il a du changer d’avis. A présent je vois sa masse lourde se faufiler sur le trottoir. L’ombre de son ombre.  Il pousse la porte du bar d’en face. Il est 9 heures du matin. J’ai deux heures de répit. Deux heures pendant lesquelles, comme chaque matin, il noiera son chagrin dans les affres de l’alcool avant qu’on ne le jette dehors à grands coups de pieds. Et quand il rentrera, penaud, les yeux défoncés de sang, titubant et me suppliant de l’aider, je lui prêterai mon épaule pour pleurer. Il me demandera pardon, comme un enfant inconsolable, me parlera tout bas, m’implorera, s’attendrira, s’enfonçant un peu plus dans les abymes de son passé. Il me prendra pour elle, gémissant son prénom, me dévisageant comme si j’étais elle. Il m’embrassera, et par pitié je me laisserai faire, fermant les yeux pour ne pas mourir sur place. Il m’entrainera sur le carrelage, dans une violence indescriptible, fera sa basse besogne, puis dans un éclair de lucidité, se remettra à pleurer, me suppliant de le pardonner une fois encore. Je le laisserai là, gisant comme une bête meurtrie sur les carreaux, vomissant sa haine et sa souffrance et regagnerai ma tanière le ventre en feu. Sur ma table de chevet, enfin, je me replongerai dans « le speen de Paris » et relirai une fois de plus  ces lignes qui me font si mal « «Ce qu'on voit au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie. ».

 

Ce soir, esclave, au point de ne plus savoir discerner le soleil du trou noir, j’ouvrirai la fenêtre et, perchée sur l’oiseau Liberté, j’irai par monts et par vaux réparer l’irréparable.

Voler vers elle. Et vivre, enfin.

La retrouver et lui dire combien elle m’a manquée. Alors ensemble, nous reviendrons le chercher. Pour le sauver à son tour et devenir cette famille heureuse que nous aurions dû être.




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- Publié dans : Courts récits (atelier d'écriture)
Lundi 20 avril 2009 1 20 /04 /2009 07:50

Texte écrit suite à la proposition 46 de l'atelier Ecriture Créative




Au « Notre temps »,

 

 

Il y avait le gros Paul, avec son complet-veston gris du dimanche aux boutons pendouillant au bout de leur fil. Celui-là, il ne faisait de mal à personne dans son coin au fond de la salle. On ne le remarquait même plus. Il faisait partie du décor. Un peu comme la machine à café ou la marine accrochée au-dessus du bar. Un tableau de bateaux à marée basse dans un bistrot en pleine campagne, ça m’a toujours fait sourire…

Il y avait la grande Gertrude, au nez démesurément long et au corps filiforme, la maîtresse du Juke box. Elle avait fait son temps comme la machine qui écorchait les voix des chanteurs.

Puis, le Léon, aux yeux divergents, un peu comme s’ils ne s’étaient jamais mis d’accord sur leur vision du monde… Il venait tous les midis prendre son petit blanc et taper la conversation avec Marie…

Ah, la Marie, la belle Marie, aux cheveux noirs ébène, à la frange trop longue et à la langue bien pendue, la seule et unique serveuse du «Notre temps », le petit bar-restaurant du village, celle après qui ils avaient tous couru à une époque de leur vie, le Paul, le Léon, et même le Jacques…

Le Jacques.

Le plus beau du village. Le coq de ces dames. Le seul qui devait réussir… C’était après la guerre. La Gertrude l’avait oublié. Elle était tombée dans les bras du Léon qui, en raison de son strabisme, avait dû rester sur place. Quant à Marie, celui-là, elle ne l’avait jamais aimé. Question d’intuition, disait-elle. Etre beau et intelligent, dans un trou paumé comme le nôtre, ça ne peut être que suspect. Alors il s'était rabattu sur la Béatrice dans un premier temps puis sur la Mathilde. Deux filles au tempérament de feu. Deux filles qui n'ont jamais espéré rien d'autre que de passer du bon temps avec le Jacques. Et qui n'ont jamais cru à ses sornettes. A son ambition. A ses lubies de citadin. Qui ne se sont jamais pris pour ses poules. Et qui ne picoraient pas dans ses mains. Juste ce qu'il fallait, quand il le fallait. Alors il est parti à la ville chercher un autre poulailler. Etrange, non ? Je ne sais pas ce qu'il est advenu du beau Jacques. Il n'est jamais revenu. Mais il nous avait laissé sans le savoir une partie de lui au café : les jumeaux de 4 ans, Alfred et Romain. Ils avaient pris l’habitude de jouer aux dés sous une table couverte d’une toile cirée rouge et blanche, au milieu des miettes. Pendant ce temps-là,  leur mère, Mathilde disputait une partie de poker juste au-dessus d'eux, avec celui qu’on appelait le P’tit Claude, qui à 50 ans n’avait toujours pas grandi d’un pouce. C'est lui qui mettait le plus d'ambiance ! Toujours le mot pour rire. Toujours une blague à raconter ! Et puis le P'tit Claude, on le respectait. Car c'était aussi le colporteur des rumeurs de la ville. C'était le seul qui sortait du village une fois par semaine. Le seul à oser défier le monde moderne ! Il allait acheter des tissus qu'il revendait ensuite discrètement, du côté du stock des bouteilles vides, à Gertrude ou à Marie. Et pendant ce temps, le gros Paul ne perdait jamais une miette de ce qu'il se passait. Il écrivait. Il racontait. Il traçait notre vie. Pour se souvenir, il disait, quand nous nous retrouverons chez les vieux et que nous aurons tous perdu la boule !

Souvent Mathilde demandait au P'tit Claude des nouvelles du Jacques. Et toujours la même rengaine : "La ville est trop grande, ma fille, c'est comme chercher une aiguille dans une botte de foin ! ".

Et la vie s’éternisait autour du café comme si le temps n'avait aucune emprise sur lui. Ca sentait bon la chaleur, la limonade et le coca !

Ils étaient tous jeunes, pas forcément beaux, mais jeunes. Et le monde qu’ils refaisaient dans ce bar était le nôtre, celui d'une jeunesse qui se contentait de ce qu'elle avait, de ce qu'elle voyait et de ce qu'elle entendait. Ils débitaient des bobards les uns sur les autres. Les rires fusaient d'une table à l'autre, les histoires aussi, il faut bien le dire. On se titillait, on se cherchait, on se disputait mais on s'aimait bien. Le petit bistrot braillait de fougue et de vie. C’était encore un endroit ou le bonheur et le pittoresque se fondaient dans les volutes de fumées, naturellement. Et le Germain, le patron de notre planque était le plus heureux du monde. L'homme aux clins d'œil. A chaque fois qu'une âme passait la porte de son établissement, ses yeux ne pouvaient s'empêcher d'adresser un sourire de bienvenue. Il était comme ça le Germain. Simple, gentil et heureux.

Aujourd’hui il ne reste plus grand-chose de cette époque. Des murs délabrés, des chaises à moitié cassées, un lit de poussière sur le bar, du moins c’est ce que j’entrevois du dehors. Le café est fermé.

Je suis la fille de la Marie. J’ai grandi dans ce bar jusqu’à ce que ma mère n’en parte sur une civière. Rupture d’anévrisme.  A 30 ans ce n’est pas juste.

J’entends encore les rires du P’tit Claude, les engueulades du Léon, et toutes ces femmes qui me choyaient : la Mathilde, la Gertrude, et la Béatrice. Nous étions une véritable communauté. Une famille. Et les jumeaux étaient comme mes frères, le bistrot comme ma maison-refuge. Je me souviens du grand ventilo au plafond, du bar courant tout au long du mur d’époque, de la grande cave du sous-sol où nous jouions à cache-cache au milieu de la réserve à bouteilles, le parquet usé, les vieilles pierres, la lumière tamisée.

Puis on est venu me chercher à mon tour. J’avais 8 ans. Un oncle lointain. Je suis partie à la ville. Je ne suis plus jamais retournée au village jusqu’à aujourd’hui. Il faut dire que ma famille adoptive a tout fait pour m’éloigner de mon enfance. « Ta mère traînait avec des imbéciles dans un bar toute la sainte journée,  on ne sait même pas qui est ton père ! Tu n’as rien à faire là-bas, ce n’est pas ta famille. Ta famille, c’est nous. « Combien de fois ai-je entendu ce discours, combien de fois ? Trop. Certainement trop. J’ai dix-huit ans aujourd’hui. Et je retourne au village. Quelque temps auparavant j’ai reçu par la poste un livre intitulé « Notre temps ». Il y raconte la vie de plusieurs personnes dans un bar pittoresque, le centre du monde dans un trou paumé, et comment par faute de moyen, il avait du fermer, laissant chacun continuer sa route…  Et puis il y avait cette dédicace : «A ma fille ». Ainsi le gros Paul était-il peut-être mon père, à moins que ce ne soit un autre de ces personnages atypiques avec qui j’avais vécu mes huit premières années ? Peu importe la raison de son silence lorsque ma famille adoptive était venue me chercher, peu importe qui il était. Devant la devanture fermée, je retrouve enfin mes racines et me promets de m’attacher à continuer ce livre en essayant de retrouver la trace de chacun…

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Communauté : LA PLUME D'ECRIVAINS - Publié dans : Courts récits (atelier d'écriture)
Dimanche 1 mars 2009 7 01 /03 /2009 07:19

Texte issu d'un logorallye (voir )


 

 

Né pour souffrir.

 

Il avait toujours l’air de quelqu’un qu’on avait floué, cet air dépité, reconnaissable de loin à ses yeux bleus défraichis.  Un pauvre type. Seul, désemparé, renfrogné.

La perfidie, la méchanceté, les misères, la connerie des hommes, la vachardise universelle avaient fait de lui un individu dépouillé de tout désir, fade et sans réaction. Il ne menait plus sa vie, il se faisait charrier par elle, se laissant gausser de portes en portes et de rues en rues.

 

Il avait allumé une flambée et restait devant le feu à ruminer son passé annihilé.  

Rien, il ne restait rien de son existence, hormis la statuette de plomb qu’il gardait précieusement dans sa besace. Elle représentait une femme qu’il avait surnommée « Saturne », en raison de la froideur de ce métal. Aussi insipide et ronde que la planète du même nom, c’était le seul objet qu’il avait emporté avec lui lorsque sa femme l’avait froidement quitté.

Un réflexe de dernière minute. Ramassé par terre avant que la porte ne claque violemment derrière lui, ce premier cadeau de sa femme s’était transformé bien vite en arme puissante et destructrice. Il était loin d’imaginer à l’époque que sa femme brandirait cette statuette à plusieurs reprises contre lui. Mais au fil des années, il se raccrochait à l’objet cabossé comme un marin à une bouée de sauvetage. Il en avait vécu, des tempêtes, mais celle-ci, dans cette rue qu’il avait fait sienne, dans ce réclusoir où il purgeait sa peine, était bien plus dévastatrice encore.

 

 Il s’était fait faisander comme un débutant. Valère avait été un jeune homme sympathique, bienveillant et sociable, dégageant une aura indiscutable malgré un faciès plutôt repoussant. Les kilos superflus qu’il traînait depuis l’adolescence ne lui avaient jamais permis de rencontrer l’âme sœur. Il ne l’attendait pas d’ailleurs, conscient de son physique ingrat. Jusqu’au jour où elle entra dans la galerie d’art qu’il tenait. Une femme belle, parfaite, avec un port de tête tellement impressionnant qu’on aurait dit qu’elle avait porté une minerve toute sa vie, séduisante et plutôt déconcertante pour l’être sensible et inexpérimenté qu’il était, en matière de séduction notamment. Elle sut trouver les mots pour le toucher: la stabilité, un enfant, la vie à deux, main dans la main. Il but ses paroles comme l’on dégusterait un bon whisky de trente ans d’âge.  

 

Les premiers mois de vie commune furent une renaissance pour Valère, un accomplissement. Il retrouva confiance et sérénité. Mais au fil du temps, Cassandre s’avéra être de moins en moins présente, prétextant des tantes ou des cousines malades qu’elle devait veiller, ou bien encore des déplacements à l’étranger pour la société dans laquelle elle disait travailler, et ne parlait plus ni d’enfant ni d’avenir. Valère avait trouvé l'amour, qu'importe s'il n'était pas parfait.

L’amour rend aveugle, Valère pourrait vous le dire, et il ne s’inquiéta pas trop de ces échappées, du moment que sa femme se montrait aimante et passionnée lors de leurs retrouvailles. Mais le réveil fut difficile lorsque ses absences prolongées laissèrent peu à peu place à de nombreuses disputes et à des violences qui devinrent vite quotidiennes. Un jour, elle le jeta dehors. Et lorsqu’il revint avec un beau bouquet de roses rouges le lendemain, il trouva la maison vide et s’aperçut que Cassandre avait pris soin de vider au préalable le compte joint.

 

Tout homme sensé aurait pris cela pour une trahison et aurait remué ciel et terre pour la retrouver. Non, Valère le fataliste, habitué aux coups du sort depuis sa tendre enfance, déterminé à porter sa croix, prit cet évènement comme une épreuve supplémentaire. Enfin, c’est ce qu’il fit croire à tout le monde en quittant le quartier, et c’est ce dont il se persuada.

 

Mais ce soir, loin de tous, devant ce feu qui ne le réchauffe pas, le regard vide, ébauchant un geste hésitant,  il jetterait définitivement sa « Saturne » dans les flammes de l’enfer.

Il abdiquerait.

Valère était né pour souffrir. C’était sa destinée. Et nul ne pourrait la changer.

 

 

 

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