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Tuer le temps qui passe à coup d'images floues
Ma vue lasse se brouille et mon cœur saigne tant
Maudits mots dits sans blason pliant sous le vent
Mon cou lâche se grippe comme un vieux verrou
Au royaume des sens, s'est éloignée ma vue
D'un récent passé, décent, m'a-t'on dit pourtant
A soixante-dix printemps c'est bien attristant
De sentir sa vie ainsi toute décousue !
Des images dégriffées parfois se croisent
Sans jamais dans mon esprit un instant s'ancrer
Valsent, par foi, les marionnettes de papier
Si lugubres, tant voilées et discourtoises !
Vois au loin le crépuscule levant son nez
Et le vent fougueux hurler de sa grosse voix
Que tu as fini enfin de porter ta croix
Vois ces années fuir mais crois en ta destinée.
Il fait froid. Insidieusement, l'hiver entonne sa litanie des jours mauvais. Recroquevillées sous une épaisse couche de givre, les renoncules des montagnes à fleurs blanches ne sont plus. L'été est bien loin ! Déjà on aperçoit sur les sommets des zébrures immaculées, témoins des premières froidures. Le paysage bientôt sera enveloppé d'un épais linceul qu'un printemps timide se donnera bien du mal à découvrir.
Mais rien de tel pour se recueillir devant un décor aussi rude ! Les moines du monastère de la Grande Chartreuse, voués à une vie d'austérité ascétique, perdus dans l'immensité de ce désert de silence en savent quelque chose ! Ils ont quitté notre monde pour consacrer leur vie à la prière et à la recherche de Dieu.
Le randonneur qui se rend de ce côté du massif ressent inévitablement cette étrange atmosphère de recueillement, ce silence à la fois pesant et paisible, source de méditation et de réflexion. Devant la béance infinie, nul ne peut se dérober. C'est un peu comme si nos yeux, tournés vers le ciel, ne cillaient plus et se perdaient dans ce désert silencieux, ou bien encore comme si le temps était lisse et ne présentait plus aucune boursouflure.
Il est des lieux magiques, tellement distants de notre monde de consommation, des lieux purs, bâtis sur des valeurs essentielles comme l'abandon et l'oubli de soi, que le simple effleurement de leurs contours vous donne la chair de poule. Notre cœur à ce moment précis se fait l'écho d'une coque vide et notre corps, d'une vie qui tangue...
En dehors de quelques tâches quotidiennes, de travaux agricoles ou de petit artisanat, en particulier la fabrication de la liqueur, ces hommes passent leur temps à prier dans leurs cellules, loin de l'effervescente de nos villes tentaculaires où nous nous prétendons libres et maîtres de notre petite vie... Pourtant nous y recevons plus de crachats que de valeurs humaines.
Mais lorsque vous allez au Monastère de la Grande Chartreuse, vous vous demandez fatalement si ce n'est pas vous qui vivez en cellule... ne soyez pas moqueurs, allez-y et regardez-vous en face. L'espace d'un instant, vous comprendrez.
C'était, dans la nuit brune,
Sur le clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i.
Lune, quel esprit sombre
Promène au bout d'un fil,
Dans l'ombre,
Ta face et ton profil ?
Es-tu l'œil du ciel borgne ?
Quel chérubin cafard
Nous lorgne
Sous ton masque blafard ?
N'es-tu rien qu'une boule,
Qu'un grand faucheux bien gras
Qui roule
Sans pattes et sans bras ?
Es-tu, je t'en soupçonne,
Le vieux cadran de fer
Qui sonne
L'heure aux damnés d'enfer ?
Sur ton front qui voyage,
Ce soir ont-ils compté
Quel âge
A leur éternité ?
Est-ce un ver qui te ronge
Quand ton disque noirci
S'allonge
En croissant rétréci ?
Qui t'avait éborgnée,
L'autre nuit ? T'étais-tu
Cognée
A quelque arbre pointu ?
Car tu vins, pâle et morne,
Coller sur mes carreaux
Ta corne
A travers les barreaux.
Va, lune moribonde,
Le beau corps de Phébé
La blonde
Dans la mer est tombé.
Tu n'en es que la face
Et déjà, tout ridé,
S'efface
Ton front dépossédé…
Lune, en notre mémoire,
De tes belles amours
L'histoire
T'embellira toujours
Et toujours rajeunie,
Tu seras du passant
Bénie,
Pleine lune ou croissant.
T'aimera le pilote,
Dans son grand bâtiment
Qui flotte
Sous le clair firmament.
Et la fillette preste
Qui passe le buisson,
Pied leste,
En chantant sa chanson…
Et qu'il vente ou qu'il neige,
Moi-même, chaque soir,
Que fais-je
Venant ici m'asseoir ?
Je viens voir à la brune,
Sur le clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i.
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