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Milagros était une petite femme discrète, au regard sombre, rigide mais bienveillant, qui passait le plus clair de son temps à épousseter, laver, cirer et récurer tous les coins et recoins de la grande battisse bourgeoise des De la Cueva, qui avait été construite à l’époque de la grandeur politique et économique de l’Espagne, dans la 2ème moitié du 16ème siècle.
Du fait de sa proximité d’avec le monastère royal de l’Escurial, elle était régulièrement témoin des passages dans la région d’un grand nombre d'hommes d'État, d'aristocrates et de membres du clergé venant de toute l'Europe pour commander des portraits à un certain Diego Velazquez, peintre de la cour de Philippe IV.
Milagros avait déjà 39 ans bien tassés, et n’avait jamais vraiment connu l’amour ni la maternité. Cela lui avait permis de conserver un corps finement sculpté et un visage lisse totalement exempt de rides. Par ailleurs, les allées et venues dans la grande demeure, ne lui laissaient guère le temps de prendre des kilos superflus, d’autant que la nourriture à laquelle elle avait droit n’était point à envier..
Cette immense demeure qui se languissait à l’abri d’un parc majestueux garni de cèdres du Liban, abritait une vieille connaissance de la famille, un certain Pablo Ramatero, lequel avait été expulsé de la pension où il vivait quelques mois auparavant pour tapage nocturne. On l’avait logé, lui et tout son attirail, dans une des dépendances de la maison. Pablo n’avait rien d’un aristocrate, bien au contraire ! Il était de ceux qui voyaient la vie en couleur et en poésie : la peinture était sa seule nourriture d’esprit.
Mme De La Cueva avait vu d’un bien mauvais œil l’arrivée de cet élément perturbateur chez eux. Mais Monsieur lui avait fait
comprendre qu’il n’avait pas le choix, s’agissant d’un homme qui jadis avait sauvé la vie de son propre père alors qu’il participait à une chasse à courre dans le comté. Il lui disait toujours «
Allons, ma mie, dites-vous que nous faisons une bonne action et que vous en serez plus tard récompensée lors de votre ascension vers Dieu… et puis si cet homme vient à être célèbre,
n’éprouverez-vous pas une certaine fierté de l’avoir abrité ?». Derrière ces paroles généreuses, Monsieur De La Cueva ne parvenait toutefois pas à dissimuler son ambition de pouvoir un jour
accéder à la Cour de Philippe IV par l’intermédiaire de Pablo.
Lorsque Pablo sortait, Milagros, elle, trouvait toujours un prétexte pour aller faire un brin de ménage dans l’atelier du peintre. Femme du peuple, totalement inculte et illettrée, elle
ressentait pourtant d’étranges vibrations dans son corps en voyant les œuvres du peintre ça et là, posées à même le sol ou bien encore enchevêtrées les unes aux autres. Elle pouvait rester des
heures entières à imaginer le regard de Pablo posé par-dessus son chevalet, décryptant chacune de ses veines, chacun de ses muscles à coup de pinceaux. Les paupières closes, le regard tourné vers
un ailleurs lointain, elle s’imaginait être sa muse, dégrafant lentement son chemisier, le laissant glisser sensuellement le long de son corps. Parfois même, elle croyait sentir le pinceau
effleurer des paysages en elle encore vierges, lui caressant voluptueusement ses courbes gracieuses et la laissant presque agoniser de plaisir…
Ses passages à l’atelier devenaient au fil des jours de plus en plus fréquents et incontrôlés. Cette atmosphère de gouache, de couleurs et de désordre l’appelait sans cesse, pire, elle se sentait totalement happée par elles. Et puis vint le jour où elle dû se résoudre à l’évidence qu’elle ne pouvait plus se passer de Pablo et de l’atmosphère étrange qui régnait dans son atelier. Elle était devenue totalement et passionnément envoûtée par ce lieu fascinant. Ce décor anarchique lui ouvrait les portes d’un monde neuf, énigmatique et jusque là inaccessible, lui procurant un plaisir abyssal, démesuré, comme venu d’outre-tombe qui n’appartenait qu’à elle. Jusque dans sa couche de bonne, elle sentait son corps se dissoudre sur une palette de couleurs multicolores…
Pablo, lui, de son côté, continuait à mener une vie de bohème, et rentrait souvent au beau milieu de la nuit totalement ivre et désœuvré. De ses débauches nocturnes, il ramena deux ou trois des femmes de mauvaise vie chez les De La Cueva. Milagros en était folle de rage. Qu’avait-il besoin de ramener ces créatures alors qu’il avait devant lui une femme totalement soumise, séduisante de surcroît, qui ne demandait qu’à s’épanouir sous ces coups de pinceaux..
Mme De La Cueva, devant ces scènes répétées, et malgré une légère appréhension de finir en enfer et de rater une chance de devenir indirectement célèbre, finit par convaincre son charitable de mari de mettre Pablo dehors.
Ni l’un ni l’autre ne comprirent vraiment pourquoi les jours qui suivirent cette expulsion, Milagros entra dans une dépression dont elle ne sortit jamais. Elle mourut à l’asile, oubliée de tous.
C’est ainsi que depuis des générations, l’on raconte dans le comté l’histoire de cette servante morte d’avoir trop espéré que ce peintre lui fasse l’amour au lavis, au pastel ou bien encore à l’huile. Certains racontent même, que par les nuits de pleine lune, son fantôme hante parfois l’ancien atelier du peintre…
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