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Samedi 12 juillet 2008 6 12 /07 /2008 07:27
Consigne d'Ecriture Créative : Ecrire un texte dont le thème est "quand j'étais petit(e), je croyais que...


Quand j’étais petite, je cherchais des signes. Des signes de l’existence. Des signes de vie. Des phénomènes perceptibles comme autant d’indices sur mon avenir. Des manifestations observables que je considérais comme de bons ou de mauvais augures. Ainsi, si l’orage grondait, c’était un rappel à l’ordre, si je n’avais pas été sage. Si la pluie tombait, c’est que le monde était sale, et qu’il fallait le laver de fond en comble. Si le soleil pointait son nez, c’est que la journée s’annonçait belle. La nature était mon univers. Je l’écoutais, je la regardais, toujours avec attention. Je la scrutais, exigeant d’elle la moindre réponse à mes interrogations.  Elle dictait la vie, Ma Vie. Tout devait avoir une signification. Tout devait avoir un sens. J’étais en communion avec Mère Nature. Sinon, pourquoi serions-nous sur terre, si nous n’avions pas une mission bien précise à remplir ? En cela, et avec du recul, je me sens proche de la civilisation indienne, qui lisait dans la sève des arbres les souvenirs des anciens ou bien encore dans le murmure des eaux, les gémissements de leurs ancêtres. Rien ne m’échappait. Et c’est comme cela que mon imagination s’est développée au fil des années. De la même façon que si une guêpe me piquait, c’est que j’avais forcément fait quelque chose de mal ou bien encore si un nuage épais et ténébreux s’avançait vers moi, c’est qu’il allait se passer un évènement triste. Tout ce que la nature offrait de mauvais, était une punition. Tout ce qu’elle offrait de bon avait une portée bienveillante.  Je l’associais à un Dieu. C’était lui qui dictait tout ça.

En grandissant, j’étudiais toujours le moindre présage, en me détachant peu à peu de la nature... Mais le mal était fait, et toute image (poster, tableau, inscription, ou je ne sais qu’elle autre empreinte du temps, comme un carreau fendillé sur le sol ou bien encore un mur lézardé) était un signe. Mais leur interprétation était déjà beaucoup plus abstraite et s’avérait plus compliquée.

Je me souviens en particulier de ce tableau qui trônait dans le salon de la maison en maître. Van Gogh. Les Tournesols. J’y voyais non seulement, comme j’ai pu le lire par la suite en me documentant sur ce tableau, des têtes échevelées et barbues, un œil, une bouche, des cœurs, mais ce qui me frappait surtout, c’était  l’inscription sur le vase : Vincent. Pour moi, il était évident que c’était un signe. Ce prénom, inscrit là, n’était autre qu’un indice dans la construction de mon avenir. Mon mari s’appellerait Vincent, il n’y avait aucun doute puisque c’était inscrit. D’ailleurs, j’avais un jour demandé à toute la famille, mon frère compris, qu’ils m’expliquent ce qu’ils voyaient à travers ce tableau. Des tournesols. Forcément. Quelle question débile ! Oui, mais l’inscription, vous l’aviez vue sur le vase ? Non, personne. J’étais donc seule à l’avoir vue, cela me confortait alors dans mon interprétation. Ce message était pour moi. Ce bouquet de tournesols fanés était l’image de la vie elle-même, de ce qui allait être plus tard ma propre vie. Est-ce pour cela, l’adolescence venue,  que je n’ai jamais pu rester longtemps avec mes fiancés ? Aucun n’avait ce prénom. Mais intérieurement, j’avais passé mon adolescence à chercher ce Vincent, le seul homme qui pourrait me rendre heureuse. C’était écrit. C’était certain. En plus il y avait douze tournesols... Le douzième fiancé serait le bon et s’appellerait Vincent.

En me penchant plus en détail sur l’œuvre, j’appris que  ces tournesols étaient destinés à orner la chambre de Gauguin dans la maison que Van Gogh avait louée pour eux. Première fausse route. En fait, mon fiancé s’appellerait peut-être Paul.  Alors, j’ai fini par oublier l’inscription et me suis rapprochée du tableau en lui-même : ce motif, cette fleur solaire, qui fane rapidement, unique en son genre, ce n'était pas innocent. Symbole du temps qui passe et qui se fane trop vite. Symbole d’amours qui ne durent qu’un temps. En boutons, épanouies, fanées, en graines... je me représentais ces fleurs de tournesol comme une image de la vie qui passe, et c'est sans doute ce qui m’a profondément touchée dans ce tableau, et qui m’a mise mal à l'aise la première fois que je l’ai vu au mur, du haut de mes dix ans.

J’ai commencé à moins faire attention aux signes le jour où nous avons déménagé.  Maman en avait profité pour changer la décoration du salon, et les tournesols avaient été remplacés par une vulgaire marine. Du jaune ocré nous passions au bleu outre-mer. De l’étroitesse du vase des tournesols, nous étions passés à l’immensité de l’océan. Une ouverture, enfin, sur un autre horizon plus vaste.

 

Aujourd’hui, ces signes, lorsqu’ils s’imposent à moi, je les fuis. Ils sont encore de temps en temps présents et viennent troubler mon âme et mon existence, mais en grandissant j’ai appris à les contrôler. Ou à m’en moquer. Mais le chemin a été difficile. Je me suis imprégnée longtemps de ce tableau, inconsciemment sans doute puisque je m’aperçois en écrivant ces lignes la puissance qu’il a eue sur ma vie, et ces fleurs qui ont l'air de n'en faire qu'à leur tête, surgissant dans tous les sens, à toutes les hauteurs, me ressemblent beaucoup. Leur couleur, aussi. Jaune-orangé éclatant. Mes couleurs fétiches. Aujourd’hui je me dis que j’ai accouché d’un tableau !

 

Parler. Cette expérience prouve qu’il est primordial de parler avec les enfants dès leur plus jeune âge. Pour qu’ils ne s’inventent pas une double-vie, un univers qu’ils pensent être seuls à connaître, à comprendre, qui les rend différents des autres, et qui les laisse sur le bas-côté. J’ai vécu jusqu’à la fin de l’adolescence dans un monde dont je m’étais persuadée qu’il était mien, uniquement mien et qui faisait de moi quelqu’un d’autre. Surtout ne pas être comme les autres. Se dire que l’on a une perception du monde différente est intellectuellement beaucoup plus enrichissant. Mais à quel prix ?

Aujourd’hui encore, je me sens « autre ». Mais je le paye. Je ne savais pas qu’il y avait un prix à payer pour devenir adulte. Sinon, je serais restée enfant.


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- Publié dans : Courts récits (atelier d'écriture)
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Commentaires

Je retrouve sur ton blog cet écrit  que j'ai tant apprécié  sur l'atelier , alors  je persiste  :

Un très beau texte, un peu  comme une confession mais  si bien menée,  intime, sincère , touchante, jamais larmoyante , pudique et pourtant si  profondément bouleversante !

on refuse  pendant très longtemps sa différence  car , quand on en prend conscience, elle est avant  tout  souffrance et incompréhension et solitude !  alors on la cache, on la tait, on s'en protège, on s'évertue  à être comme !  et puis  on grandit, on vieillit et un jour, on la revendique cette différence car elle est notre vérité !  alors , on l'expose et beaucoup sont surpris  et certains nous abandonnent en chemin, mais  on est enfin soi ! et même si  ce chemin là est encore  parfois douloureux,  il est existence, personnel et délivrance alors bien sûr,  il faut parler  aux enfants,   ne pas refuser leur monde, ne pas s'en moquer, les relier à la réalité mais en les laissant être différent si là est leur  vérité , simplement les accompagner pour leur éviter  tout ce temps perdu  à se chercher, à s'accepter !  

ta différence ,  elle est  ta lumière , ton aura, ne l'abandonne pas  !

ton texte bien sur, m'interpelle,  je m'y reconnais  aussi !


bises
chrystelyne

Commentaire n°1 posté par chrystelyne le 15/07/2008 à 14h53
Chrystelyne, ton message me touche infiniment.
Je suis fière des personnes qui sont dans l'atelier...
Nanou
Commentaire n°2 posté par nanou le 15/07/2008 à 17h32
Wouaaa ! Bientôt 100.000 visites !
Commentaire n°3 posté par Oncle Dan le 19/07/2008 à 11h03
Heu.... effectivement, Oncle Dan ! Va falloir que j'envisage un truc pour les 100.000 !!
Nanou
Commentaire n°4 posté par nanou le 19/07/2008 à 14h15
... ah ce monde éthéré que j'étais le seul à voir, que je continue parfois à visiter...
Et puis je me suis rendu compte que quelque chose n'allait pas, que ce monde était mon monde intérieur...
Du coup je me suis dit que ce monde devait exister... qu'il existerait, depuis j'ai pris la plume...

Bonne journée Nanou! Ton texte est magnifiquement bien construit :D
Commentaire n°5 posté par Jim le 22/07/2008 à 13h59
Nous avons parcouru le même chemin, alors, Jim !
Bonnes vacances.
Nanou
Commentaire n°6 posté par nanou le 22/07/2008 à 14h31
Un texte magnifique qui ne peut me laisser indifférente. On a tous des fantasmes de sa naissance, des hypothèses souvent farfelues d'où on vient...J'ai moi aussi vécu ça, j'en ai moi aussi souffert, mais je crois qu'il est essentiel de laisser les enfants avoir leur monde intérieur, car intervenir serait contrôler, et le résultat est souvent néfaste.
Oui, il y a un prix pour devenir adulte. Sans doute nombreux sont ceux qui ne l'ont pas payés ? Au moins, faire la deuil de certaines choses permet-il d'être un adulte " meilleur " que ces autres.
Commentaire n°7 posté par SAM le 28/07/2008 à 19h35
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