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La petite fille qui est en moi.
Je sens sa présence. Elle est toujours là au fond de moi. Avec l’âge qui va grandissant, on pourrait penser que son activité diminuerait. Bien au contraire, elle est plus proche encore qu’avant. Elle glisse sans cesse dans mon sang, se propage dans mon corps, et ressort, nonchalante, au moment où je m’y attends le moins. Sa silhouette est parfois éphémère, mais son cortège de blessures fait ressurgir en moi des états excessifs ou des doutes soudains. Souvent lorsque je m’apprête à prendre une décision, je l’entends ronchonner dans un écho embué au point de venir jusqu’à me tordre les boyaux à coup de lames saccadées. C’est une bête, vicieuse, arrogante et sauvage, qui ne masque jamais son désir de m’écarteler. Elle me renvoie des images insensées, sous forme d’arabesques enchevêtrées dans les limbes et les nervures d’un passé pourtant immuable.
Avec l’âge, nous apprenons à vivre ensemble, mais elle n’arrive pas à se détacher de moi et vice-versa. Elle est toujours là, plus forte qu’avant, plus vivante, plus soudée. Une sorte d’ombre péremptoire. Parfois je l’ignore. Mais elle n’aime pas ça. Sa vengeance peut-être alors terrible. Et je me replis dans la tranchée des souvenirs perdus. Pas besoin de boussole, j’en connais parfaitement chaque contour, chaque carrefour, chaque détour. De toute façon, elle vient toujours m’y retrouver. Elle sait. Elle sait tout. Je ne peux rien lui cacher.
Je suis à elle comme elle est à moi. Tapie à jamais dans mon corps. Tatouée à jamais dans ma vie. L’être humain est double, toujours. La part de son enfance est un tout. Un tout immuable. Contrôlant chaque mouvement, chaque pensée. Nous ne sommes que ce que nous avons été. Et nous portons cette croix toute notre vie. Après ? Je ne sais pas. Sera-t-elle là encore à épier le moindre de mes mouvements, à rectifier le moindre de mes sentiments, à embrumer mon esprit ?
Pour tout vous dire, je n’ai pas envie de le savoir. Tout bien réfléchi, je préfère vivre à deux que de mourir seule.
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