Quand j’étais petite, je cherchais des signes. Des signes de l’existence. Des signes de vie. Des phénomènes perceptibles comme autant d’indices sur mon avenir. Des manifestations observables que je considérais comme de bons ou de mauvais augures. Ainsi, si l’orage grondait, c’était un rappel à l’ordre, si je n’avais pas été sage. Si la pluie tombait, c’est que le monde était sale, et qu’il fallait le laver de fond en comble. Si le soleil pointait son nez, c’est que la journée s’annonçait belle. La nature était mon univers. Je l’écoutais, je la regardais, toujours avec attention. Je la scrutais, exigeant d’elle la moindre réponse à mes interrogations. Elle dictait la vie, Ma Vie. Tout devait avoir une signification. Tout devait avoir un sens. J’étais en communion avec Mère Nature. Sinon, pourquoi serions-nous sur terre, si nous n’avions pas une mission bien précise à remplir ? En cela, et avec du recul, je me sens proche de la civilisation indienne, qui lisait dans la sève des arbres les souvenirs des anciens ou bien encore dans le murmure des eaux, les gémissements de leurs ancêtres. Rien ne m’échappait. Et c’est comme cela que mon imagination s’est développée au fil des années. De la même façon que si une guêpe me piquait, c’est que j’avais forcément fait quelque chose de mal ou bien encore si un nuage épais et ténébreux s’avançait vers moi, c’est qu’il allait se passer un évènement triste. Tout ce que la nature offrait de mauvais, était une punition. Tout ce qu’elle offrait de bon avait une portée bienveillante. Je l’associais à un Dieu. C’était lui qui dictait tout ça.
En grandissant, j’étudiais toujours le moindre présage, en me détachant peu à peu de la nature... Mais le mal était fait, et toute image (poster, tableau, inscription, ou je ne sais qu’elle autre empreinte du temps, comme un carreau fendillé sur le sol ou bien encore un mur lézardé) était un signe. Mais leur interprétation était déjà beaucoup plus abstraite et s’avérait plus compliquée.
Je me souviens en particulier de ce tableau qui trônait dans le salon de la maison en maître. Van Gogh. Les Tournesols. J’y voyais non seulement, comme j’ai pu le lire par la suite en me documentant sur ce tableau, des têtes échevelées et barbues, un œil, une bouche, des cœurs, mais ce qui me frappait surtout, c’était l’inscription sur le vase : Vincent. Pour moi, il était évident que c’était un signe. Ce prénom, inscrit là, n’était autre qu’un indice dans la construction de mon avenir. Mon mari s’appellerait Vincent, il n’y avait aucun doute puisque c’était inscrit. D’ailleurs, j’avais un jour demandé à toute la famille, mon frère compris, qu’ils m’expliquent ce qu’ils voyaient à travers ce tableau. Des tournesols. Forcément. Quelle question débile ! Oui, mais l’inscription, vous l’aviez vue sur le vase ? Non, personne. J’étais donc seule à l’avoir vue, cela me confortait alors dans mon interprétation. Ce message était pour moi. Ce bouquet de tournesols fanés était l’image de la vie elle-même, de ce qui allait être plus tard ma propre vie. Est-ce pour cela, l’adolescence venue, que je n’ai jamais pu rester longtemps avec mes fiancés ? Aucun n’avait ce prénom. Mais intérieurement, j’avais passé mon adolescence à chercher ce Vincent, le seul homme qui pourrait me rendre heureuse. C’était écrit. C’était certain. En plus il y avait douze tournesols... Le douzième fiancé serait le bon et s’appellerait Vincent.
En me penchant plus en détail sur l’œuvre, j’appris que ces tournesols étaient destinés à orner la chambre de Gauguin dans la maison que Van Gogh avait louée pour eux. Première fausse route. En fait, mon fiancé s’appellerait peut-être Paul. Alors, j’ai fini par oublier l’inscription et me suis rapprochée du tableau en lui-même : ce motif, cette fleur solaire, qui fane rapidement, unique en son genre, ce n'était pas innocent. Symbole du temps qui passe et qui se fane trop vite. Symbole d’amours qui ne durent qu’un temps. En boutons, épanouies, fanées, en graines... je me représentais ces fleurs de tournesol comme une image de la vie qui passe, et c'est sans doute ce qui m’a profondément touchée dans ce tableau, et qui m’a mise mal à l'aise la première fois que je l’ai vu au mur, du haut de mes dix ans.
J’ai commencé à moins faire attention aux signes le jour où nous avons déménagé. Maman en avait profité pour changer la décoration du salon, et les tournesols avaient été remplacés par une vulgaire marine. Du jaune ocré nous passions au bleu outre-mer. De l’étroitesse du vase des tournesols, nous étions passés à l’immensité de l’océan. Une ouverture, enfin, sur un autre horizon plus vaste.
Aujourd’hui, ces signes, lorsqu’ils s’imposent à moi, je les fuis. Ils sont encore de temps en temps présents et viennent troubler mon âme et mon existence, mais en grandissant j’ai appris à les contrôler. Ou à m’en moquer. Mais le chemin a été difficile. Je me suis imprégnée longtemps de ce tableau, inconsciemment sans doute puisque je m’aperçois en écrivant ces lignes la puissance qu’il a eue sur ma vie, et ces fleurs qui ont l'air de n'en faire qu'à leur tête, surgissant dans tous les sens, à toutes les hauteurs, me ressemblent beaucoup. Leur couleur, aussi. Jaune-orangé éclatant. Mes couleurs fétiches. Aujourd’hui je me dis que j’ai accouché d’un tableau !
Parler. Cette expérience prouve qu’il est primordial de parler avec les enfants dès leur plus jeune âge. Pour qu’ils ne s’inventent pas une double-vie, un univers qu’ils pensent être seuls à connaître, à comprendre, qui les rend différents des autres, et qui les laisse sur le bas-côté. J’ai vécu jusqu’à la fin de l’adolescence dans un monde dont je m’étais persuadée qu’il était mien, uniquement mien et qui faisait de moi quelqu’un d’autre. Surtout ne pas être comme les autres. Se dire que l’on a une perception du monde différente est intellectuellement beaucoup plus enrichissant. Mais à quel prix ?
Aujourd’hui encore, je me sens « autre ». Mais je le paye. Je ne savais pas qu’il y avait un prix à payer pour devenir adulte. Sinon, je serais restée enfant.
Sur une idée de la Communauté Ecriture Ludique à laquelle j'appartiens, il s'agissait dans cet exercice, à partir de la courte phrase "IL ETEINT LA LUMIERE (...) ET FERMA LA PORTE LENTEMENT (...)", d'écrire un texte qui viendrait s'insérer dans les ... (il y a donc deux parties à écrire), en incluant les 7 mots suivants (les verbes peuvent être conjugué, comme toujours) : fenêtre, vent, changer, rester, ramasser, corné, dehors.
Cet exercice me donne l'occasion, suite à mon licenciement économique récent des Papet's, entendez par là, des Papeteries dans lesquelles je travaillais depuis 17 ans en tant qu'assistante commerciale export, d'exorciser toute la peine que je ressens aujourd'hui.Pour en savoir plus, vous trouverez un court reportage vidéo ici.(ensuite, cliquez à droite de l'écran).
Machine à papierCaisse de tête
Papet's
© Nanou 2008
Il éteint la lumière, regarda une dernière fois au travers de l’atelier dans lequel il venait de passer les vingt dernières années de sa vie, et soupira un bon coup laissant échapper de ses poumons une plainte abyssale. Soudain il sentit une vague de froid l’envahir. Peut-être était-ce le vent qui s’évanouissait au travers des fenêtres fatiguées ? Peut-être...
Il avait tout donné dans cette usine à papier. Tout. Son temps, d’abord, n’hésitant pas à faire des heures supplémentaires pour régler un détail mécanique sur la « grande Dame », son énergie aussi, à courir en tous sens du matin au soir et parfois jusque tard dans la nuit. Enfin, il y avait laissé toute sa sueur. « La grande Dame » était le joli nom que les ouvriers et autres employés des Papeteries donnaient à leur machine à papier. Elle avait vécu, la « grande Dame ». Crachant du papier à longueur d’année, tantôt blanc, tantôt écru, s’emballant à chaque mise au bon, puis reprenant son souffle en maintenant des cadences régulières. .. Elle en avait connu des familles entières. Tous ses collègues avaient connu au moins une personne dans leur famille ou parfois même plus qui avait travaillé ici sur des générations et des générations... Il faut dire que l’usine avait vu le jour en 1821. Avec elle était né le petit village Isérois à la périphérie duquel elle s’inscrivait dans une fière allure. A l’époque, il y avait même sur le site un dortoir pour que les ouvrières puissent se reposer, une crèche pour leurs enfants et même une école. Et ce décor n’avait pratiquement pas changé au fil du temps. Les ateliers étaient restés les mêmes, les fenêtres ébréchées par les souillures des intempéries, les murs lézardés ; quelques coups de peinture ça et là avaient à peine suffit à étouffer les stigmates du passé.
Parfois lorsqu’il faisait une pause, Vincent se remémorait les histoires que lui racontait son grand-père, et il était fier d’être aux petits soins de la « grande Dame » comme l’avaient été avant lui ses ancêtres. Cette usine avait une âme, et c’est pour cela qu’il l’aimait. Mais la « grande Dame » avait fait son temps, les pages de son histoire étaient toutes cornées, le contexte économique étant difficile, avec le prix des matières premières qui avait totalement flambé, la concurrence qui devenait de plus en plus forte, il fallu un jour l’arrêter et refermer définitivement la porte d’un passé dont Vincent écornerait les pages encore certainement longtemps.
Alors, il reprit son souffle, les yeux rougis par trop de larmes amères et injustes, et ferma la porte lentement. Là, il observa la cour qui se vidait de voitures. Il voulait partir le dernier. Prendre son temps. Respirer une bonne fois pour toutes ces odeurs de papier qui l’avaient accompagné tout au long de son parcours. Dehors la vie semblait continuer. Mais il n’en voulait pas. Célibataire endurci, il n’y avait personne pour l’accueillir et apaiser sa tristesse. Aucun autre avenir que celui des Papeteries qui lui avait été tout tracé dès l’âge de 16 ans. Dans l’enceinte de l’usine, il s’assit à côté du vieux locotracteur Gaston Moyse qui gisait là depuis l’époque de la reconstruction, après la Seconde guerre mondiale, et ramassa un bout de papier qui tournoyait à ses pieds. Un bout de sa vie. Il le tritura, le froissa, puis le déchira dans un sanglot profond.

Je regarde le mur. Cette femme étrange. Son reflet m’interpelle. Les couleurs du graffiti sont délavées. Le mur craquelé par les outrages de la vie. Cela fait tant de temps qu’elle erre sur cette façade décrépie. Les badauds ne la voient même plus. Son corps est en mouvement. Le mien est raide. Elle est celle que je ne suis plus. Belle, pure, inattendue. Pleine de vie. Fraîche. Je suis ce mur, ridé, fané.
Je m’étais promis.... mais l’on se promet toujours tant de choses que l’on ne fait pas.
Je m’étais dis.... mais l’on dit tant de choses que l’on ne dit pas.
Surtout lorsque l’on est amoureux.
Et me voilà, vingt ans après, devant celle que tu as tant aimée, celle que je ne suis plus. L’ombre d’une vie froiséee.
Je me souviens du jour où tu m’as dessinée. Nous étions encore des enfants, je croyais innocemment que nous finirions notre vie ensemble ; nous avions passé toute la nuit devant ce mur. Toi, de la peinture plein les mains et le visage, moi, la guitare à la main, le corps en transe. Nous refaisions le monde. Tu écoutais cette musique violente et douce à la fois qui t’impressionnait, qui te déstabilisait. Elle était ma vie, ma culture, mon origine. Chez les gitans, nous manions l’art du flamenco, je dansais et vivais flamenco, j’aimais la liberté. J’étais Liberté. J’étais flamenca.
Tu m’as dis : «L’ombre, c’est toi aujourd’hui. Elle s’estompe, elle a fait son temps. L’autre, c’est toi demain, celle qui volera de ses propres ailes et m’abandonnera ».
Je n’ai pas compris tout de suite. Et pourtant, tu avais raison. Tu me connaissais mieux que moi-même. J’étais celle que l’on aimait, celle à qui l’on promettait monts et merveilles, mais pas celle que l’on gardait. Ce besoin insatiable de ne jamais m’arrêter en cours de route, de ne jamais m’attacher aux choses et au gens, allait détruire ma vie, et la tienne aussi.
Je m’étais pourtant promis.... mais l’on se promet tant de choses que l’on ne fait pas.
Je m’étais dis.... mais l’on dit tant de choses que l’on ne dit pas.
Surtout lorsqu’on est amoureux.
Nous avons grandi, et nous nous sommes égarés. Toi, sur le chemin d’un destin qui t’attendait depuis ta naissance, formaté que tu étais par la vie, par ton entourage, tu as emprunté la voie dite « classique », celle qui rassure, celle qui bannit les risques. Les mêmes études, puis le même métier que ton père. Un mariage tout tracé, et des enfants autour de vous qui grandiront sur le même chemin. De mon côté, j’ai parcouru différents sentiers, tous plus embourbés les uns que les autres, majestueux aussi parfois, me menant de Madrid à Séville, de Bogota à Cartagena, de petits boulots en petits riens, un amant dans chaque ville et aucune descendance. Mais libre, j’étais.
Et pourtant, cet amour d’enfant était si fort qu’il ne s’était jamais éteint vraiment. Tout simplement, parce que malgré nos choix, nous n’étions pas heureux. Tu avais réussi. Mais l’appel de la liberté et de la fougue que je t’avais apportés te manquaient aujourd’hui profondément. Quant à moi, j’étais libre, oui, mais seule et amère.
Je m’étais promis de ne jamais y revenir, et me voilà à contempler le mur de nos vingt ans.
Je m’étais dis, ne te retourne pas, n’y reviens jamais, et me voilà à pleurer sur celle que j’étais.
Il est vingt heures maintenant, l’heure du rendez-vous. Je ne ressemble plus à cette jeune-femme et je me demande si c’était une bonne idée que celle de nous revoir. Nous avons vécu vingt ans sur des souvenirs que nous avons sans doute embellis chacun de notre côté, à notre manière, la plus jolie bien évidemment.
En se quittant, tu m’avais dis : rendez-vous dans vingt ans, ici même, quoiqu’aient pu devenir les enfants que nous sommes. Je n’avais pas répondu, je m’étais juste dérobée en te faisant un sourire en coin qui valait bien plus qu’un grand point d’interrogation.
Et finalement, je suis la première arrivée. Tu n’es pas là. Tu ne viendras pas. Trop peur que ta vie bascule de l’autre côté, et qu’un ras de marée détruise tout ce que tu t’es acharné à construire, pour combler le vide. Car je sais que tu m’aimes encore. Je le sens. Je l’ai toujours su. Même en te quittant. Et maintenant je voudrais que cette ombre réintègre le personnage du premier plan. Et que l’on ne se quitte plus. Si tu ne viens pas, je te promets que je balance un saut de peinture sur cette fresque maudite !
Vingt heures dix. Juan était en retard. D’ordinaire si ponctuel, le voilà qui courait après les taxis dans les embouteillages de la Avenida America. Je n’y arriverais jamais, hurla-t-il en son fort intérieur. Il était sorti tard de son bureau d’études, accaparé par un de ses sous-fifres qui voulait faire un excès de zèle. Putain de vie !
Vingt heures quinze. Patricia est effondrée. Elle a tout gâché. Tout. Son cerveau ne cesse de lui balancer des souvenirs qui lui font mal, qui la déchire jusque dans ses parties les plus intimes. Depuis plusieurs années qu’elle le recherche en vain, elle comptait sur cette dernière chance, cette promesse de rendez-vous pour le revoir. Juste le revoir. Juste savoir si c’est bien lui l’homme de sa vie.
Vingt heures trente. Il se dit qu’il est trop tard. Mais, tel un vrai athlète qui jouerait sa médaille d’or aux Jeux Olympiques, il y croit et court comme un dératé, oubliant les flaques qui salissent son joli costume noir sorti tout droit du pressing. Le mur est toujours là. Mais Patricia a disparu. Une espèce de barbouillage à la peinture rouge recouvre son Esméralda. La peinture est fraiche. Elle dégouline encore le long des briques usées.
Il ne désespère pas. Il tourne la tête dans toutes les directions. Pas de Patricia. Il devient fou.
Dans la rue d’à-côté, derrière le mur, juste une femme vêtue de noir, courbant le dos comme l’on porte un lourd fardeau, s’en va, seule, des larmes de sang coulent sur sa silhouette fanée.
Choses vues, choses vécues, autant de noms de rues qui saccrochent à nos souvenirs. Certaines rues portent en elles des parfums de notre enfance, des regrets, des rencontres fleurissantes, des surprises, etc.. Leurs noms sont parfois synonymes de vagabondages, peut-être même ont-elles été le théâtre de votre vie, là où tout a commencé, là où tout sest arrêté...
Racontez-nous, dans le style qui vous plaira le plus.
Cache-cache.
La guerre était là, aux portes de la rue.
Le soleil, d’un rouge orangé nébuleux, s’attardait sur les trottoirs éventrés par les éclats d’obus.
La chaussée ressemblait à une mosaïque de formes humaines échouées sur les pavés craquelés par l’horreur. Ce pot-pourri de couleurs chair dégageait une puanteur indescriptible.
Je me souviens, tu es venu me chercher au fin fond de ma cave aux murs décrépis et déjà fragilisés par les secousses incessantes des bombes. Recroquevillée dans mon coin, le visage poussiéreux et sale soutenant l’horizon depuis mon soupirail, je t’attendais. Comme si je l’avais toujours su. Je n’attendais que toi. Tu m’as tendu la main, et j’ai senti toute la vie qui s’en dégageait, nos futurs enfants et petits-enfants, nos soirées de vieillards au coin du feu... Tes veines brûlaient ma peau blême. Ton regard était scintillant comme une bougie frétillant dans la nuit. Je t’ai suivi, comme je le faisais à chaque fois que nous jouions dans la rue. Les cachettes ne manquaient pas : derrière le bosquet, un peu avant l’échoppe du boulanger, ou dans le magnolia qui trônait depuis des siècles devant la cour de chez Paul, derrière la fourgonnette de chez Lucette, la fleuriste, entre les pots d’impatiens, de bégonias ou bien encore au milieu des œillets blancs, des galantes et autres spatiphyliums. C’était le temps de l’insouciance, le temps de nos dix ans. C’était avant, tout simplement ; avant que les corps déchiquetés et criblés d’éclats ne jonchent le sol pour ne plus jamais se relever ; avant que le sang de la ville ne se répande à travers les caniveaux et que l’odeur de la mort n’investisse l’horizon.
Je ne saurai dire combien de temps je suis restée hébétée dans cette cave où mes parents m’avaient enfermée pendant le premier assaut. Je pouvais les apercevoir par le soupirail, allongés dans la rue. Ils semblaient dormir comme des braves. Je ne les ai pas appelés. Surtout ne pas les réveiller. Je ne voulais pas qu’ils affrontent l’univers de déchéance que je devinais : toutes ces rangers sales et usées avançant comme une armée de rats au milieu des corps. C’est à peine si on distinguait encore le macadam. De temps en temps, à l’aide de coups de pieds, les soldats soulevaient les dépouilles pour libérer de l’espace sur leur passage. Parfois même, certains de ces hommes se baissaient pour fouiller leurs poches ou leur arracher leurs bijoux. Avec un regard presque complice puisque je n’avais pas bougé de ma cachette et que je me faisais le témoin de cette descente aux enfers.
1…2…3…4….5….onze….quatorze… quarante-deux….cent !
Tu me disais toujours en plaisantant « je compte jusqu’à 100, va te cacher, et dès que je te trouve, je te fais mienne » !
Alors j’ai attendu… comme je le faisais, tapie dans l’ombre de ton coeur. Je me suis nourrie pendant tout ce temps-là de rêves et d’espoirs fous, tantôt je nous imaginais nous promenant main dans la main dans cette rue qui avait vu nos corps se transformer au fil du temps, tantôt nous asseyant au bord du trottoir, en face de l’église où nous nous étions promis de nous unir. Nous en connaissions le moindre pourtour, la moindre faille, le moindre bout d’asphalte. Je savais que tu me retrouverais, parce que j’étais une tricheuse et que lorsque nous jouions à cache-cache, au lieu de me cacher dans la rue, grâce à ma petite corpulence je passais par les soupiraux pour me dissimuler dans les caves. Ma préférée était celle qui était juste en dessous du bistrot. Un jour tu m’avais sermonnée :
- Tricheuse, on doit se cacher dans la rue, pas dans les caves de la rue. Pourquoi tu te caches ici ?
Tu te souviens de ce que je t’avais répondu avec mon air malicieux ? :
- parce qu’au dessus il y a la vie, ça chahute, ça discute, parfois même ça chante et comme ça je n’ai pas le temps de m’ennuyer pendant que tu me cherches…
Tu te souviens, hein ? Dis moi que tu vas t’en souvenir et que tu vas venir me trouver. Parce qu’ici, la musique a disparu, les discussions vives se sont volatilisées dans l’air vicié de la cité. Et je m’ennuie. Je crois bien que j’ai un peu peur aussi.
1…2…3…6….7….douze….treize… quarante-trois….cent !
Et puis tu es venu, dégageant les gravas pour pouvoir accéder à ma tanière, et tu m’as balancé sur un air enjoué :
- Trouvée : je te fais mienne !
Tu as rajouté :
- Pour la vie !


