Petit blog sans prétention sur mes centres d'intérêt, en particulier la littérature, la poésie, le dessin et l'Espagne
Il prenait comme moi le 18h45... et je trouvais un malin plaisir à m’asseoir tous les soirs sur la banquette en face de lui.
Nous rentrions tous les deux chez nous, sauf que sa maison était beaucoup plus vaste que la mienne, mais tout aussi austère malgré de riches sculptures dorées, éparpillées ça et là sur les murs de pierre érodés par le temps.
Austère, comme moi, sans doute avec mon teint blafard et livide, notre seul point commun... Mon maquillage noir outrancier autour des yeux et de la bouche ne le faisait pourtant pas fuir, pas plus que mes cheveux en pétard, mes dreadlocks artificielles et décolorées, tombant nonchalamment sur mon corset en latex légèrement entrouvert et laissant apparaître des bijoux argentés à six sous, ma jupe plissée noire ultra courte et ornée de clous et autres pointes métalliques. C’était ainsi que j’étais, avec mes chaussettes remontées jusqu’au genou comme pour me camoufler. C’était ainsi que je me cachais. J’étais comme ça plus par provocation que par croyance, mais mon allure déstructurée ne lui faisait pas peur. Pourtant, comme lui, je portais bien une croix, mais à l’envers. Devenue une loque, un zombie, je savais malgré tout laisser passer quelques rayons de soleils au travers de mon camouflage gore. Et il en faisait partie.
J’aimais le provoquer en le fixant droit dans les yeux. Ce n’était pas un jeu pour moi, mais plutôt un mode de survie. Nous ne parlions jamais. Et pourtant j’entendais dans un murmure lent et doux à la fois les « Notre Père » ou « Je vous salue Marie » que l’on s’était évertué à m’enseigner dans mes jeunes années et qu’il allait maintenant égrainer à ses ouailles pour les vêpres du soir.
A force de soutenir son regard, je rentrais peu à peu dans son existence, et j’allais toujours plus loin. Jour après jour je partageais ses émotions, ses inquiétudes, sa force aussi. Je me noyais dans ses conversations intérieures avec l’au-delà dont je m’abreuvais inconsciemment. Mais je ne me cachais plus, ma présence était admise, j’y avais été invitée. Je rentrais alors dans son intimité et dans celle de la maison de Dieu, mais pas comme l’on aurait voulu que j’y rentre. J’y rentrais volontaire, sans obligation et surtout, sans croyances...Tout en caressant nerveusement les accessoires qui pendouillaient sur moi, je retapissais mon intérieur de souvenirs d’enfance brisée. C’est sans doute cette fascination malsaine pour la mort et le macabre qui m’avait rapproché de lui. Je n’attendais pourtant absolument rien de lui. Il l’avait compris. Il savait que c’était à moi et moi seule à trouver la clef de notre existence, qu’il était juste là pour m’accompagner dans ma quête.
Et puis un jour je l’ai suivi. Je crois bien qu’il le savait. Je ne pourrai jamais le certifier, mais j’en ai la profonde conviction. Et je suis rentrée dans cette vaste demeure, plongée dans la pénombre de l’oubli. Je me suis assise sur un banc et j’ai pleuré. Toutes les larmes de mon cœur n’ont pas suffit à émouvoir les statues qui trônaient de chaque côté des allées, mais j’ai senti un souffle sur moi, une sorte de brise furtive qui m’a enveloppée le corps et l’esprit. J’ai vu tout ce que je ne voulais plus voir, j’ai vu la lumière, la vie et la joie.
C’est à partir de ce moment là que j’ai décidé de quitter mon kit de camouflage et de m’ouvrir aux autres et à la vie. C’est aussi après ce moment-là que je ne l’ai plus revu dans le 18H45.