Pour fêter le 20ème exercice officiel de la communauté ECRITURE LUDIQUE, un exercice d'écriture libre a été proposé autour du thème "20ème".
Voilà donc mon texte "20 ans d'illusions"
JOUR J-365 : C’est décidé, l’année prochaine pour mes 40 ans, j’arrête de fumer. Facile ! D’autant qu’il y a 8 heures par jour où je ne fume pas déjà ! J’ai donc un an pour me motiver.
JOUR J-30 : Oups… ça arrive bientôt. Mais j’y crois. Un an que je me persuade que c’est le bon moment. On se motive !
JOUR J-15 : Les premières questions se posent et ne trouvent de réponse (du style : comment vais-je faire quand… ? Et dans les soirées…… ? etc…) – A chaque jour suffit sa peine me répond une petite voix.
JOUR J :Tout doit disparaître physiquement : les cendriers, les briquets, et bien entendu les cigarettes. Le rituel de la dernière doit être sacré et bien calculé. Pour moi, ce sera après le repas du soir. Facile. Heureusement je n’en suis pas encore à me lever la nuit pour fumer ! Je brûle donc la dernière en l’appréciant davantage. Je veux garder ce goût dans ma gorge longtemps encore, ce goût du plaisir dont je vais me priver…
Puis vient ensuite le tour des odeurs à éliminer : lavage des vêtements, lavage de l’intérieur de la voiture, etc. Le tout dans la bonne humeur ou presque à commencer à imaginer comment passer la journée suivante sans avoir le temps à penser à la cigarette.
JOUR J+1 : Un heure après m’être levée, tout bascule : un manque indescriptible, un vide abyssal. Un tourbillon infini dans le monde de la frustration. Plus rien ne semble à sa place. Certains objets ont perdu de leur charme. Ce livre dans mes mains, le téléphone, mes pastels, mes crayons, la tasse de café de la mi-journée, cette feuille de papier même, n’ont plus le même attrait : Vingt ans passés à se persuader que la vie est moins appréciable sans tabac, ça fait mal, très mal, et l’on ne s’en rend compte que le jour où on décide de s’en passer définitivement, et seul. Sans aide. Juste pour se persuader qu’on est fort, qu’on peut le faire. Juste pour faire un pied de nez à toutes ces fois où l’efficacité des patchs, chewing-gum, comprimés à sucer et autres pseudo substituts a échoué. Cette fois-ci, j’en fais mon combat. Un vrai combat. Rompre avec la dépendance. Rompre avec les habitudes. Se prouver que l’on peut encore écrire, peindre, lire, boire un café ou téléphoner sans cigarette et surtout sans perdre le plaisir de le faire. Se prouver que l’on existe encore sans cigarette.
JOUR J+2 : Je n’ose imaginer ce que vont être les jours suivants, tant c’est dur de résister. Au moindre doute, je lutte pour ne pas me garer devant un marchand de tabac, pour ne pas demander une cigarette à un passant, pour ne pas me ruer chez ma voisine et lui en piquer une petite… bref, c’est la journée des luttes… on n’efface pas 20 ans comme ça, même avec la meilleure volonté du monde. Mais je n’arrive pas à combattre mes anxiétés, à surmonter mon stress et mes émotions. Je me fragilise dans la journée, mais ma fierté revient le soir à l’idée d’avoir passé une journée supplémentaire sans.
JOUR J+3 : Je commence à chercher désespérément les effets positifs de l’arrêt du tabac. Haleine, souffle, goût, tout est pareil, rien n’a changé. C’est sans doute encore trop tôt. Mais là, j’ai besoin d’un signe…parce que les doutes m’envahissent encore plus. Ils passent à une super contre-offensive. Vingt ans que le tabac dicte mes journées. Vingt ans à refouler maintenant. Et toujours pas de signe positif. Je n'ai pas spécialement retrouvé du souffle, je ne suis pas visiblement en pleine forme si j’en juge du regard que l’on me jette, je ne dors pas mieux et ne suis pas plus calme (bien au contraire !), mon odorat ne s'est toujours pas développé, je ne perçois pas mieux le goût des aliments, ma peau n’est pas plus belle ni je n’ai une meilleure mine, je suis beaucoup plus fatiguée et déprimée… bref… il en faut du courage pour ne pas sombrer à nouveau… et je commence à m’autoriser un écart tandis que ma conscience me hurle que non…
Trois jours et déjà presque 2 pages de remplies. Je m’arrête là dans mon journal de bord. Parce que je sais que chaque jour sera le même combat.
Parce que je sais aussi que ce genre de journal n’est pas forcément très intéressant pour celui qui ne connaît pas cette dépendance. Vingt ans passés avec l’illusion que la vie ne pouvait être belle sans tabac, avouez que c’est quand même débile…. Du moins je vais tâcher de m’en persuader maintenant pour mes 20 prochaines années….