Petit blog sans prétention sur mes centres d'intérêt, en particulier la littérature, la poésie, le dessin et l'Espagne
Encore une artiste hors du commun, puisqu'elle était à la fois peintre, poéte et sculpteur. Je voulais ici vous faire découvrir la G. Sand aquarelliste, et surtout, son style "dendrite" ou encore "aquarelle à l'écrasage". Ces informations sont issues d'un dossier pédagogique du Département pour l'éducation artistique et l'action culturelle.
Sa mère lui donna très tôt le goût du dessin, qu'elle pratiqua assidûment pendant toute sa jeunesse ; elle raconta, dans Histoire de ma vie, sa découverte émerveillée de la peinture ancienne chez son oncle, l'abbé de Beaumont et au couvent des Augustines anglaises. C'est de sa grand-mère, Marie-Aurore de Saxe, qu'elle hérita sa prédilection pour le XVIIIe siècle, celui de Rousseau, de Mozart et des portraits de famille. Dès son arrivée à Paris, en 1830, elle courut au Louvre et au musée du Luxembourg et fut éblouie, surtout par les maîtres flamands et italiens. « Je contemplais, j'étais dominée, j'étais transportée dans un monde nouveau [...] Il me semblait avoir conquis je ne sais quel trésor d'infini dont j'avais ignoré l'existence. Je n'aurais pu dire quoi, je ne savais pas de nom pour ce que je sentais se presser dans mon esprit réchauffé et comme dilaté ; mais j'avais la fièvre, et je m'en revenais du musée, me perdant de rue en rue, ne sachant où j'allais, oubliant de manger... » Séparée de son mari, elle se trouva devoir subvenir à ses besoins et pensa gagner sa vie en devenant portraitiste ou en décorant de motifs floraux et d'animaux des boîtes et tabatières de bois de houx, qu'on appelait alors « boîtes de Spa », du nom de la ville d'eaux qui les avait mises à la mode. Mais elle était sans illusion sur ses talents de dessinatrice, et le succès d'Indiana, dès sa publication en mai 1832, en décida autrement : elle serait donc romancière. Du même coup, elle décida que son fils Maurice, qui avait à peine dix ans, ferait la carrière de peintre à laquelle elle renonçait. Ce qui ne l'empêcha pas de continuer à pratiquer épisodiquement l'aquarelle : on la voit ainsi l'été 1841 « barbouiller » inlassablement des fleurs et des papillons avec Maurice. Mais c'est à la fin de sa vie qu'elle devait revenir vraiment au dessin, et dans des formes inédites.
C'est le 7 février 1874 qu'est mentionné pour la première fois dans la correspondance un nouveau jeu, la dendrite, qu'elle appelle aussi « aquarelle à l'écrasage ».
Il suffit d'une feuille de papier ou de carton d'un pouvoir absorbant déterminé, de préférence du bristol pas trop gras, qu'on presse fortement sur une ou des taches de couleur (beaucoup de vert, du brun et du bleu) préalablement jetées au pinceau sur une feuille de papier à dessin. La feuille supérieure retirée, on obtient une tache étalée et de forme aléatoire, dont la surface présente des ramifications et des arborescences, par diffusion du liquide dans le papier.
L'aspect brut évoque une texture végétale, avec de fines nervures, comme les empreintes fossiles sur une matière minérale, ce qui est selon Littré la définition de la dendrite (« pierre arborisée », qui représente des arbres). « Cet écrasement produit des nervures parfois curieuses. Mon imagination aidant, j'y vois des bois, des forêts ou des lacs, et j'accentue les formes vagues produites par le hasard.»
L'imagination de la dessinatrice s'empare de la tache ; elle tourne dans tous les sens cette forme pour l'instant abstraite, comme le montrent les taches non utilisées que sa petite-fille Aurore dit avoir trouvées à sa mort, sur son bureau. Elle choisit le sens qui lui convient pour y lire un paysage : un vallon, une rivière, un versant escarpé, un ciel. Elle accuse certaines formes au crayon ou à la plume ; elle utilise la réserve blanche du papier pour compléter par d'autres éléments de paysage, à l'aquarelle parfois rehaussée de gouache.
Le tout demande un véritable apprentissage : « Pour le paysage il faut beaucoup d'essais avant d'obtenir un résultat qui permette l'interprétation car on voit tout ce qu'on veut, comme dans les nuages dans ces résultats de hasard. »
Quand elle est satisfaite - tout cela se passe à Nohant, véritable atelier familial, souvent avec son fils ou ses petites-filles, Aurore et Gabrielle, qui sont chargées de préparer les taches -, elle ajoute dans un coin, généralement en bas, un motif minuscule et plus coloré qui constitue une manière de signature : le groupe formé par les deux fillettes et leur inséparable chien Fadet.
Entre le mur de Léonard de Vinci, les taches du graveur anglais Cozens et la « décalcomanie sans objet préconçu » des surréalistes, les dendrites de Sand s'inscrivent dans l'histoire des images naturelles et accidentelles, utilisées ou produites par les artistes pour stimuler leur imagination. Mais loin de toute tentation onirique ou symbolique, à la différence de Victor Hugo par exemple, qui utilise des techniques analogues de taches aléatoires, elle n'use du hasard que pour créer des paysages, pour « faire de la nature » et pour la faire vraie.
Dans ses promenades, ses voyages, ses décors de romans ou ses dessins, George Sand aime une nature plutôt sauvage, ne portant pas ou presque pas de traces humaines, d'habitat par exemple, avec des reliefs marqués, de l'eau et un mélange de roche et de verdure. Le caractère peut en être soit riant et fleuri, soit plus grave, avec des escarpements montagneux, des torrents et une prédominance de la roche sur la végétation.
La nature nous offre donc le modèle de la beauté. Modèle unique, décliné sous ses différents règnes, dont l'harmonie cosmique faisait déjà l'admiration de Jean-Jacques Rousseau. George Sand, « barbouillant » ses dendrites en rêvant au roman qu'elle est en train d'écrire, ne cherche rien moins qu'à recréer cette harmonie du règne minéral et du règne végétal qui est pour elle un acte de foi.
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"Aquarelles à l'écrasage". George Sand