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Texte écrit selon la consigne de la proposition 65 d'Ecriture Créative
DES MOTS VERMEILS
Assis sur sa vieille table, dans la tourelle qui lui sert de pièce de travail, le dos légèrement vouté, Martin se livre à son exercice matinal préféré : l’écriture.
Mais aujourd’hui comme tous les autres matins depuis des mois, les mots ne viennent pas. Pire, ils fuient sous sa plume dorée. Alors Martin s’énerve. Il insiste, griffonne un mot, puis deux. Péniblement viennent le troisième et le quatrième. Il n’est pas satisfait, sa phrase est bancale. Pour couronner le tout, sa cartouche d’encre s’essouffle. Il la change en grommelant quelques mots que lui seul peut comprendre, se concentre à nouveau sur sa copie, puis lève la tête au plafond pour chercher l’inspiration. Un frisson parcourt alors ses bras émaciés et sa frêle silhouette toute entière semble soudain se tordre dans tous les sens. Son stylo plume vole en éclat. Les deux mains sur le visage à présent, il se met à pleurnicher.
Une fois de plus, l’inspiration lui a échappé. Martin ne comprend pas. En effet, lorsqu’il se couche le soir, Martin écrit dans sa tête. Beaucoup. Dans cet état de torpeur et de somnolence, les mots lui viennent spontanément au fil et à mesure que ses yeux se ferment. Il les tord dans tous les sens, les coud entre eux, en joue comme un jongleur, tisse des histoires, et se dit qu’il faudra qu’il couche tout ça sur papier le lendemain matin. Et chaque matin, il n’échappe pas au joug de la déchéance que pour y retomber.
Il a même essayé plusieurs fois le soir de briser cette inspiration grouillante en se réveillant de son demi-sommeil pour prendre quelques notes. En vain. Dès lors que Martin devient totalement conscient, les mots dans sa tête s’effeuillent pour ne devenir que cendre sur le papier. Dans ses jeunes années, Martin a été accro à la cocaïne. Il se dit alors que sa cervelle doit être bourrée de larves impures qui le menacent jusque dans son intellect.
Ce matin plus que les autres, Martin semble s’alanguir, morose et lent dans chacun de ses gestes, dans une atmosphère de dégoût et un panache de poussière. Par le fenestron, il aperçoit la fontaine sur la place du marché. Le village semble être encore assoupi. A côté des vieilles latrines publiques, se dandine un vieux chat gris. Seul le boulanger est debout depuis quelques heures. Le soleil embrase timidement les montagnes environnantes, prêt à pénétrer le sein de la terre. Martin s’approche de l’ouverture, prend une profonde respiration, ferme les yeux et ne pense plus à rien. Il essaie de retrouver le fil de l’histoire qu’il a écrit dans sa tête la nuit précédente. Mais il a mal jusque dans sa chair. Aucun souvenir, quelques images ni plus ni moins, aucun mot. Pourtant il pensait avoir trouvé l’idée pour un roman, une bonne idée qui tenait la route, une histoire palpitante qui tiendrait le lecteur en haleine jusqu’au bout, le roman du siècle et non pas une imitation servile des autres Levy, Muso ou Gavalda. Il se voit déjà passer dans les grandes émissions littéraires et dédicacer ses livres sous le regard envieux de toutes les personnes qui l’ont fuit. Il recule, se prend les pieds dans un jouet brisé trainant sur le sol. Une vieille poupée. Celle de sa fille. Retour à la réalité. La vie ne l’a pas épargné. Il se replie à nouveau sur son existence vaseuse, aperçoit son stylo plume parterre, le récupère. Puis d’un geste irréfléchi, se plante la plume en plein cœur. Avant de tomber, il couchera enfin quelques mots sur la feuille de papier qui se teintera peu à peu d’un ton vermeil.
Texte écrit selon la consigne d'Ecriture Créative, "Ecriture sur image"
Peinture de Jacek Yerka
Des breloques et des histoires
J’ai sorti du tiroir
Des breloques et des histoires,
Et de mes mains burinées
Sur un calendrier, les ai collées.
Un escargot passant par hasard
Et sorti de nulle part
Dépoussiéra le tout
Puis de sa bave, partout
Aspergea ces souvenirs
D’un délicieux élixir.
J’ai sorti du tiroir
Des breloques et des histoires,
Une tasse ébréchée,
Un morceau de pain oublié,
Une lampe de poche
A l’allure fantoche,
Un moulin à café
Une cuillère décomposée,
Des traces de vie,
Des morceaux choisis.
J’ai sorti du tiroir
Des breloques et des histoires,
Et de mes mains maladroites,
En ai fait une sonate.
Sur le vieux buffet une poire
Au milieu d’autres fruits illusoires
Se débattait dans le coulis
De mes ténébreuses nuits.
Puis j’ai pris mes clés
Et je m'en suis allée.
Nanou, juillet 2010
Texte écrit selon la consigne de la proposition 69 d'Ecriture Créative, "Portraits anonymes"
Une veille dame en noir
Toutes les chaises de l’église étaient occupées ou presque. Seuls les deux derniers rangs, à gauche de l’entrée étaient à peine remplis. L’office avait du commencer depuis un certain temps car je voyais déjà quelques enfants s’impatienter. J’avais fait une entrée fracassante, les yeux bouffis, le noir de mon mascara dégoulinant le long de mes joues blêmes. Je ne sais pas ce que je faisais là ni pourquoi j’avais choisi cet endroit.
Quelques heures auparavant, mon mari m’avait avoué sa liaison avec une collègue de travail. « Avouer » est un bien grand mot puisque depuis quelques semaines il passait son temps à me laisser des indices afin que je provoque une discussion et que je le questionne à ce sujet. Les hommes sont lâches, surtout en amour. J’avais donc décidé de faire l’autruche et d’attendre la goutte d’eau qui ferait déborder le vase. Sans doute étais-je un peu lâche aussi. Mais je mettrais ça plutôt sur le compte de la peur de voir se briser la cellule familiale que nous avions construite depuis 8 ans. Puis il ya eu ce coup de fil, sur son téléphone portable. J’étais dans le salon, il était sur la terrasse. Il ne savait pas que je le regardais. Je reconnaissais ce visage…celui qui m’avait séduite la première fois. Un visage enjôleur, un sourire ravageur. Il était amoureux, je le voyais. Mais ce n’était plus de moi. Une fois la conversation terminée, je décidais enfin de le provoquer. Il n’attendait que ça. Je n’ai posé qu’une question :
- Tu étais en ligne avec qui, ta nouvelle chérie ?
Et lui, saisissant cette occasion inespérée de pouvoir enfin s’enlever une épine du pied :
- Justement, je comptais t’en parler…. Je ne savais pas comment te le dire, cela fait des semaines que ça me minait, je suis amoureux d’une autre femme..
Le reste de la conversation n’a aucune importance. A partir du moment où la brèche avait été ouverte, je savais au fond de moi que je l’avais définitivement perdu.
L’église était froide malgré la chaleur écrasante au dehors. J’avais claqué la porte de la maison, pris la voiture sans savoir où aller. Je suis convaincue, depuis cette histoire, que parfois lorsque nous perdons pied, quelqu’un de bienveillant prend le relais de notre vie, l’espace d’un instant et nous dépose sur un chemin, différent peut-être de celui vers lequel on se serait dirigé naturellement au départ, pour nous aider à nous couper du passé et à prendre une autre direction. C’est comme cela, du moins, avec beaucoup de recul, que j’explique ma présence dans cette église peu de temps après notre dispute.
J’étais donc assise à l’avant dernier rang. Je n’écoutais pas ce que le prête disait. J’étais bien trop perdue dans ce qui était déjà devenu mon passé, les yeux révulsés par des larmes amères de dégoût et d’incompréhension. J’essayais tant bien que mal de renifler discrètement, le nez emmitouflé dans mon mouchoir, mais mes spasmes étaient si bruyants et si incontrôlables que j’avais du mal à cacher mon désespoir. Qu’allais-je devenir ? Ma vie avait été bâtie autour de lui. Il avait fait en sorte que je ne puisse plus me passer de lui. En le rencontrant, j’avais fait table rase de mon passé, de mon village, de mes amis. Ces dernières années j’avais vécu dans son ombre et j’en avais même perdu ma personnalité. Cette séparation prenait désormais la couleur du danger et la peur du vide. Qui étais-je vraiment devenue ? Personne. Une amnésique.
C’est à ce moment-là que j’ai senti sa main tremblante sur mon épaule et le souffle de sa petite voix dans mon oreille « ne pleure pas mon enfant, la vie toujours continue, fais moi confiance…il ya toujours une issue au tunnel ». C’est la seule phrase qu’elle ait prononcée. Et je n’ai pas osé me retourner totalement pour ne pas montrer à la rangée de derrière mon visage rongé par le désespoir. Ma tête n’a donc effectué qu’un quart de tour, comme pour dire à cette vieille dame que je l’avais bien entendue et que je la remerciais. Pourtant dieu sait comme je l’ai maudite dans ma tête, me demandant de quoi elle se mêlait… Je ne vis qu’une ombre noire et paradoxalement, j’avais au fond de moi la sensation de m’être immédiatement apaisée.
L’office religieux terminé, les larmes presque séchées, j’ai fait volte face pour voir le visage de cette vieille dame. Mais le banc de derrière avait déjà été déserté. En sortant sur le parvis, je l’ai longtemps cherchée du regard, et je n’ai aperçu aucune vieille dame en noir.
J’ai longtemps pensé à elle. J’y pense encore de temps en temps. Et je me dis que ses paroles susurrées à mon oreille m’ont peut-être donné la force de me battre et de tout reconstruire petit à petit. Elles sont définitivement gravées dans ma tête. Je reste convaincue que certaines rencontres furtives peuvent avoir beaucoup plus de poids sur notre vie que des rencontres « durables ».
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